Interview avec Reine Dibussi

Photo Reine Dibussi

NOUVELLES ÉCRITURES CAMEROUNAISES

Interview avec Reine Dibussi

Illustratrice et Auteure de Bande Dessinée


 

REINE DIBUSSI est auteure de Bande Dessinée et illustratrice camerounaise, auteure de Mulatako l’œuvre passionnante qui plonge les lecteurs dans le mystère des habitants de l’eau, les miengu  ! Formée comme Bédéiste et Illustratrice en France, elle a choisi de s’installer au Cameroun. Elle répond ici aux questions de Raoul Djimeli.

 


Q0. Reine Dibussi, merci pour cette interview ; si on vous demandait de raconter votre histoire avec la BD…

Bonjour Raoul et merci de l’intérêt que vous portez à mon travail. Si on me demandait de raconter mon histoire en BD ce serait une qui raconte comment je suis devenue artiste. Je vous laisse donc lire ces deux planches que j’ai réalisées pour le premier mai, la fête des travailleurs pour parler de mon métier et surtout de mon parcours pour en arriver où je suis aujourd’hui.

Q1. Vous venez de publier Mulatako, votre première BD. Depuis la sortie de ce magnifique livre, comment jugez-vous sa réception  jusqu’ici au Cameroun ?
Mulatako est non seulement mon premier album de BD mais également une auto-publication. Il est sorti le 27 novembre dernier au Cameroun et sur les 500 exemplaires il ne m’en reste que qu’une quarantaine. Pour un pays dont on aime dire que les gens « ne lisent pas » ou que la BD est un art qui n’intéresse pas, je pense que j’ai fait mentir ces stéréotypes.

Q2. Vous avez été formée au dessin, à l’illustration et à la bande dessinée à l’Ecole Emile Cohl à Lyon, en France, mais vous avez choisi de vous installer au Cameroun, à l’heure où tant d’Africains ne rêvent que de s’installer en Europe…

C’est exact, j’ai choisi de revenir m’installer au Cameroun et dans mon cas, c’était de la simple logique. J’ai grandi au Cameroun, à Yaoundé et les univers graphiques que j’explorais étaient ceux de mon enfance, de mon adolescence. C’était donc compréhensible que des éditeurs français ne voient pas grand intérêt à mon travail et moi je désespérais de trouver un éditeur. Le choix de revenir était pour donner davantage de substance à mes histoires. C’est un fait, je n’aurais pas pu tomber sur les livres d’ethnologie que j’ai lus, ni sur les témoignages des gens que j’ai recueillis pour écrire Mulatako si j’étais restée en France.

Cela étant dit, j’évite de juger les voyageurs africains qui cherchent à améliorer leur quotidien ; ils sont les seuls qu’on nomme « migrants »  lorsqu’ils prennent l’avion, la route ou la mer pour d’autres cieux. Alors je tiens à rétablir le qualificatif de « voyageurs » ou d’ »expatriés » lorsque je parle d’eux. Rien n’est facile nulle part, mais si le pays leur donnait réellement leur chance, je ne pense pas que la proportion de ces voyageurs serait la même. Mon optimisme s’accroche aux initiatives qui naissent au Cameroun et même chez les camerounais de la diaspora et qui donnent du pays une belle image. Ce sont ces initiatives et de réelles chances pour tou.te.s ici au Cameroun qui couperont le besoin qu’ont ces gens de partir.

Q3.  Mulatako est une plongée dans la civilisation mystique des Miengu (pluriel), (les peuples de l’eau).  Comment avez-vous collecté le matériau de cette BD ?

Attention, les peuples de l’eau sont les sawa et les miengu sont les divinités qu’ils vénéraient à l’origine. J’ai d’abord commencé par regrouper tous les témoignages oraux et légendes sur les mami-wata, c’est-à-dire, des enquêtes sur comment les camerounais d’aujourd’hui se les représentent ou en parlent. Puis en me référant au mémoire de sociologie de Mme Ayuk Ayuk née Anne-marie José Ndolo, intitulé « Monographie historique des Malimba : des origines à la colonisation Allemande j’ai eu la réponse que je cherchais sur les origines du mythe des mami-wata, ou esprits de l’eau appelés miengu chez les sawa.

J’ai découvert notamment que leur aspect étaient différent de la représentation que l’on se fait de la mami-wata au Ghana, Nigéria, Congo et dans les cultures afro-caribéennes. Ces représentations qui s’éloignent par définition de la sirène gréco-romaine ou de la femme serpent.

Voilà un aperçu de comment je travaille, je commence par des idées que j’agrémente de lectures diverses et de la bibliographie et d’ailleurs je continue de me documenter pour la suite de l’histoire.

Q4. En quoi est-ce qu’il est important pour vous d’explorer l’univers du fantastique africain ?

J’ai étudié l’histoire des religions en facculté de littératures et civilisations Anglaises, et je me suis demandé pourquoi je manquais de références africaines et mieux même, camerounaises ? C’est vrai, je n’ai que peu de connaissances sur la création des cultures et civilisations Africaines avant que les Européens retracent nos cartes. Et qui dit peuple, dit cultures, croyances, art et tout ce qui s’y rattache.

J’ai donc pris conscience que si les livres du système scolaire ne me donnaient pas ce savoir ce serait à moi d’aller chercher les livres qui m’intéresseraient. Il est essentiel en tant qu’africain de connaître notre histoire, nos civilisations, nos cosmogonies, les origines de nos pays pour pouvoir s’approprier leur futur sinon d’autres le feront pour nous.

De plus il est évident qu’en tant qu’artiste ayant une appétence pour le fantastique, l’histoire et les croyances sera toujours une source intarissable d’imagination pour moi.

Mais ce mouvement est actuel et même international car les africains et les afrodescendant.e.s se le sont approprié ; il est artistique, technologique, sociologique, scientifique, etc. Je ne suis ni la seule, ni la première et je ne serai pas la dernière, en fait je ne fais que m’inscrire dans ce courant de réappropriation de notre Histoire.

Q5. Avant le Cameroun, vous participé d’autres projets à l’international parmi lesquels le Record Guinness de la plus grande BD, c’était avec votre école de Lyon.  Quelle lecture faites-vous du paysage littéraire camerounais ?

La BD est à mi-chemin entre l’art et la littérature, alors je vais parler du paysage de la BD camerounaise que je connais mieux.  Il est en effervescence. Des créateurs et créatrices émergent et tentent des expériences de publication, d’édition et d’auto-édition comme l’équipe Zebra Comics qui a co-édité 3 titres en mars 2017 dernier avec la maison d’édition Akoma Mba. D’ailleurs Akomba Mba est à ma connaissance la seule maison d’édition actuellement qui ait une collection de BD camerounaise avec 7 titres à son actif.
Des écoles d’art qui forment spécifiquement aux métiers du numérique s’ouvrent et vont former de plus en plus de jeunes compétents et curieux.
Le seul hic c’est qu’on n’en est pas encore à un point où les auteurs et autrices se consacrent pleinement à leur activité de création, faute de réel salaire dans le domaine. Il.elle.s doivent jongler entre emploi (en dehors de la BD) et la création, ce qui ralentit considérablement leur productivité.

C’est embryonnaire, mais tout de même positif tout cela.

Q6. Votre livre est publié en autoédition, à votre propre compte. Qu’est-ce qui justifie un tel choix ?

Honnêtement, en arrivant au Cameroun j’étais déjà dégoûtée par le monde de l’édition en France. La France est un pays producteur de BD mais la situation des auteurs de BD n’est pas glorieuse. Plus de 40 % vivent en deçà du SMIC (salaire minimum de autorisé par la loi) et les droits d’auteurs quand on débute sont de 3 % à 5 %.  Lorsqu’on produit un travail, c’est difficile de se dire qu’on ne gagnera que ces pourcentages.

Par conséquent j’étais déterminée à comprendre pourquoi de tels prix sont imposés aux auteurs, si cette situation était contournable et pour le faire j’étais décidée à tenter l’expérience.

A présent que je suis confrontée aux difficultés de l’auto-édition, cela me donne une meilleure visibilité pour mon avenir dans le domaine, seule ou en collaboration avec des éditeurs.

Q7. Vous animez un bloc personnel depuis bientôt dix ans. En quoi est-ce qu’une telle entreprise aide dans votre trajectoire d’auteure ?

En réalité je tiens un blog depuis près de 14 ans, mais des politiques de mon hébergeur m’ont fait perdre 3 à 4 ans de posts. Cela me permet de voir ma progression et ça me permet une traçabilité de mes projets, quelques fois je retrouve les étapes de création d’un personnage, ou d’une histoire, je m’auto-analyse et j’avance… Ce blog a connu mes travaux d’avant l’école d’art, pendant et après… C’est aussi la preuve que je travaille depuis des années.

Merci beaucoup, Reine Dibussi d’avoir répondu aux questions de notre rédaction. 

Merci à vous !

Par Raoul Djimeli / Clijec Mag’


Ces photos d’illustration sont soumises au copyright de l’auteur.


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