Du rôle des bibliothèques scolaires dans la construction de la conscience citoyenne des jeunes

« Une bibliothèque scolaire fournit l’information et les idées indispensables à quiconque veut réussir sa vie dans la société d’aujourd’hui, laquelle repose sur l’information et le savoir. La bibliothèque scolaire offre à tous les membres de la communauté scolaire des services d’apprentissage, des livres et des ressources qui développent la réflexion critique et leur permettent d’utiliser efficacement l’information quels qu’en soient la forme ou le support. La bibliothèque scolaire, en aidant les élèves à acquérir les outils qui leur permettront d’apprendre tout au long de leur vie et à développer leur imagination, leur donne les moyens de devenir des citoyens responsables ».

UNESCO


Telle est le rôle idéal assigné à la bibliothèque scolaire par l’UNESCO et l’IFLA : la formation de citoyens responsable. J’ai caractérisé ce rôle « d’idéal » parce que c’est loin d’être le cas au Cameroun. Un rapide tour de la question vous permettra de comprendre pourquoi.


Un aperçu de la situation des bibliothèques dans les écoles camerounaises.

Charles Poeghela dans une étude prospective des bibliothèques camerounaises, révèle que les bibliothèques scolaires, supposées exister de façon systématique dans chaque établissement public du primaire et du secondaire :


« […] sont très souvent inexistantes, et, quand elles existent, dans certains cas, il n’y a presque pas de livres ou des livres très peu souvent renouvelés . »


Pourtant la loi fait obligation à chaque institution d’enseignement de disposer d’une bibliothèque, et le ministère de l’Éducation nationale octroie même des subventions aux établissements chaque année pour soutenir les bibliothèques, sans que cela soit particulièrement visible sur le terrain. Mais seuls les établissements privés à caractère confessionnel se démarquent. Ainsi :
« Les collèges Vogt, Jean Tabi, Libermann, La Retraite, etc., disposent de bibliothèques acceptables pour les besoins de formation de leurs élèves. Les coûts de la scolarité y sont aussi près de dix fois plus importants que dans les écoles d’enseignement secondaire public, ceci pouvant, dans une certaine mesure, expliquer cela »


On constate donc que même à l’école, le contact des jeunes avec le livre n’est pas chose courante. Avec la majorité de la population camerounaise qui dispose de revenus mensuels inférieur à 70 000 FCFA, il est très difficile pour tous les parents d’envoyer leurs enfants dans des établissements privés ou les couts d’accès sont plus élevés.

Avec cet état des lieux où les bibliothèques, ces espaces d’accès à l’information et au savoir, sont rares, comment s’attendre à ce que les jeunes cultivent la connaissance sur la citoyenneté responsable ? Avec nos salles de classes pléthoriques, comment les jeunes peuvent-ils compléter ou co-construire leur éducation civique si ce n’est au travers des bibliothèques ? Ces lieux de rencontre entre le passé, le présent et le futur permettent en effet aux jeunes de mieux asseoir leur identité historique, de comprendre les dynamiques contemporaines et de mieux se projeter dans l’avenir.


Un aperçu de la situation des bibliothèques jeunesse au Cameroun


Au Cameroun, il n’existe pas de bibliothèque typiquement jeunesse mais des bibliothèques avec quelques fonds jeunesse. C’est le cas de la « Maison des Savoirs » d’Etoudi, de la bibliothèque scolaire de Tsinga ou de la Bibliothèque Municipale de Yaoundé VI, qui disposent d’importants fonds jeunesse et développent des activités en direction des jeunes. En effet, soulignons qu’ici c’est la demande qui conditionne l’offre. C’est la présence régulière de jeunes dans ces bibliothèques qui les conduisent à constituer des politiques d’acquisition de fonds jeunesse.


L’une des rares sinon la seule bibliothèque destinée explicitement à la jeunesse et aux tout-petits fut la bibliothèque enfantine Luciole. Bibliothèque privée initiée à Yaoundé par l’institution Thérésienne, association internationale de laïcs catholiques, elle est ouverte aux enfants et adolescents de l’arrondissement de Yaoundé VII ainsi qu’aux enfants en difficulté des rues et des centres d’accueil. Cette mini-bibliothèque est une référence en matière d’animation jeunesse au Cameroun.

C’est la seule bibliothèque à Yaoundé qui va directement, grâce à son bibliobus, à la rencontre des enfants de la rue pour leur apporter de la lecture. Elle publie le Journal des Lucioles, diffusé électroniquement, qui reprend les activités et projets menés au sein de la structure. La dernière parution, le n°12, date de 2014 et portait sur la thématique de la « Paix » à l’occasion de leurs journées portes ouvertes. On y retrouve les rubriques ci-après : « Editorial », «La Voix des enfants », « Ce que pensent les ados », « Témoignages », « La page du parent », « Cherchez et vous trouverez » . 


D’autres en revanche, à l’instar de la Maison des Savoirs, organisent des activités de médiation comme des séances d’animation de lecture pour donner de la visibilité à leurs fonds jeunesse. Ces animations lectures sont des activités susceptibles de faire lire les jeunes ou de les réconcilier avec les livres, leur permettant de s’initier à la complexité littéraire et les aidant à percevoir par des consignes-jeux de lecture, tout ce qui leur échappe spontanément. Améliorant ainsi les capacités des jeunes lecteurs, elles ouvrent leur mode de réception et leur permet de participer davantage à l’interprétation de ce qu’ils lisent.


Or d’après le Rapport de Culture et Développement (2010) : « L’animation en bibliothèques est encore peu développée au Cameroun. »
Contrairement aux sociétés occidentales ou la culture du livre est plus développée avec des jeunes conscients de l’importance du livre qui décide délibérément de se rendre en bibliothèque pour lire. En Afrique, ou du moins au Cameroun, c’est davantage la démarche opposée.

Avec une faible culture de la lecture, c’est plutôt le livre qui va à la rencontre du lecteur dans son environnement quotidien. Des caravanes mobiles du livre sont ainsi organisées par le ministère de la culture du Cameroun afin de permettre aux populations d’avoir un contact « informel » avec le livre dans des lieux publics comme les marchés, bars, aéroports etc. Quoique ces expérimentations soient fructueuses, elles ne sont cependant pas consistantes ou régulières, ce qui en limite l’impact.


La question des bibliothèques scolaires et de jeunesse est fondamentale pour faciliter l’accès au livre et développer la culture de la lecture au Cameroun. Il est inconcevable qu’une nation aussi réputée dans le secteur des Arts et de la Littérature, ne dispose pas suffisamment de centres de documentation ou d’espaces de rencontre entre les jeunes et le livre. Tout livre, au-delà des connaissances, transmet des valeurs pour permettre au lecteur de devenir une meilleure version de lui-même. Exposer les jeunes très tôt à de « bons » livres ne peut que leur permettre d’acquérir les compétences et développer les comportements utiles à une citoyenneté responsable.

Par exemple, la crise sociopolitique qui sévit depuis Octobre 2016 au Cameroun, perdure également parce qu’il existe un vide de connaissance historique sur la période des indépendances. En effet, la majorité des camerounais d’expression française ignorent les conditions ayant conduit à l’unification des deux parties du Cameroun. Cette méconnaissance du passé, inhibe donc l’action au présent, et cela menace l’avenir de la nation camerounaise. Or si les bibliothèques scolaires ou de jeunesse étaient répandues, elles auraient indirectement contribué à une meilleure conscience historique et une résolution plus rapide et holistique de la crise sociopolitique actuelle.


Il est donc important que les gouvernants, notamment ceux responsable de la promotion du livre et de la lecture au Cameroun, établissent des politiques innovantes sur le livre jeunesse, et créent davantage de bibliothèques jeunesses pour en faciliter l’accessibilité. Au-delà des bibliothèques, des activités de lecture comme celles menées à travers les bibliobus, doivent être démultipliées et régulières pour un impact optimal.

Nous conclurons sur ces propos de Christophe Tadja, coordonnateur du SEED, qui résume son expérience lors de l’organisation du concours des meilleures bibliothèques au Cameroun : « Bien des personnes rencontrées dans la perspective d’un partenariat pour le Prix, y compris de hauts cadres du ministère des Arts et de la Culture, nous ont fait savoir que notre projet était inutile. Nous pensons, bien au contraire, qu’il est urgent que la conscience collective s’active davantage et que les retards soient rattrapés. Et cela passe par une éducation de qualité, la vraie : celle qui dote véritablement à chaque établissement scolaire, universitaire, mairie, d’une bibliothèque digne de ce nom ».

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