Réflexions sur l’absence de structure spécialisée sur la littérature jeunesse en Afrique francophone

C’est après le travail d’édition que commence la véritable vie du livre, notamment sa diffusion et sa réception auprès du lecteur. Au Cameroun, quel est l’accompagnement mis en place pour que la littérature d’enfance et de jeunesse (LEJ) trouve au mieux son public ? Comment aide-t-on le livre et la littérature de jeunesse dans son ensemble à trouver sa place dans les médias traditionnels, sur Internet, dans les salons ? Quel accompagnement du livre en librairie, en bibliothèque, auprès des médiateurs ?

De nombreux pays, conscients de l’importance et de ces enjeux du livre jeunesse se sont dotés d’instances pour assurer l’étude, l’analyse et une veille critique autour de ce secteur éditorial. Des centres de documentation, de recherche ou de promotion de la LEJ essaiment sur tous les autres continents dont l’Europe. En France, signalons le Centre National de Littérature pour la Jeunesse-La Joie par les livres de la BnF qui mène un travail remarquable dans ce domaine. Mêmement pour le Centre de Promotion du Livre de Jeunesse (CPLJ), le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature de Jeunesse (CRILJ), l’Institut International Charles Perrault.

Au niveau de la réception critique, nous avons le Réseau de chercheurs en littérature de jeunesse de l’AUF, des manifestations et expositions sur l’édition jeunesse comme la Foire du Livre de Jeunesse de Bologne, le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. En Allemagne, nous avons la Bibliothèque internationale de Munich, le plus grand centre de documentation au monde centré sur la recherche et la documentation pour la jeunesse. Mais aussi Institut de l’Université Goethe sur la littérature jeunesse[1] ou le Groupe de travail sur la littérature de jeunesse. En Autriche, nous avons l’Institut International pour la littérature de jeunesse et la lecture[2]. En Belgique, l’on retrouve plutôt une Maison de la littérature de jeunesse : Le Wolf. C’est aussi le cas au Canada, au Danemark, aux Etats-Unis, en Italie, au Liban, au Maroc, au Portugal ou en Suisse et même en Egypte avec la Fondation Anna Lindh.

Mais en Afrique francophone, comme la liste indicative de l’ISJM nous le démontre, il existe très peu de centres de documentation ou bibliothèque spécialisée sur le livre d’enfance et de jeunesse. Les cas de l’Egypte ou du Maroc susmentionnés, ne sont que des institutions à caractère privé qui ont des actions en direction de la littérature jeunesse sans que cela ne soit un axe prioritaire de leur politique.

Dans ce contexte, ce n’est point surprenant de savoir que ce n’est qu’en 2014 qu’Afrilivres[3], pour la première fois, avait présenté, la production africaine au Salon du Livre et de la presse jeunesse de Seine Saint-Denis. Pour les éditeurs d’Afrique francophone regroupés au sein d’Afrilivres, c’était une fenêtre de visibilité vers un marché français encore peu ouvert aux ouvrages venant d’ailleurs. L’association dispose d’un catalogue en ligne qui présente les livres disponibles chez les éditeurs associés.

« Les ventes et les perspectives progressent d’année en année mais le système reste encore marginal. En effet, peu de libraires et de bibliothécaires commandent encore ces livres et il y a donc un gros travail de communication à faire »[4], explique Marie Michèle Razafintsalama, présidente d’Afrilivres.

 La Bibliothèque internationale de Munich et le White Ravens

Chaque année, la bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich sélectionne des livres jeunesse nouvellement publiés partout dans le monde qu’elle considère comme particulièrement remarquables en raison de leurs thèmes universels, de leur style, de conceptions artistiques et littéraires exceptionnelles et souvent novatrices.

Les actions du Centre national pour la littérature de jeunesse (BnF)

Le CNLJ propose aux professionnels et aux médiateurs du livre, l’information et la formation nécessaires à travers des publications, des analyses critiques, des journées d’étude sur la littérature de jeunesse. Ils favorisent le développement des bibliothèques jeunesse en France et aussi en Afrique. La réalisation de ces missions passe par des actions bien précises notamment des publications régulières. Enfin, le CNLJ assure la conservation de documents[5] sur la LEJ ; et dispose à ce jour du plus important fonds documentaire sur la littérature francophone africaine de jeunesse au monde. Enfin, le Cnlj est au cœur d’un réseau d’échanges entre professionnels africains du livre et de la lecture. Par exemple, ils apportèrent un soutien dans l’organisation du Concours pour la Meilleure bibliothèque du Cameroun, évènement organisé par Christophe Tadja, chef du Service de la Documentation et des Archives au Collège François-Xavier Vogt à Yaoundé et coordonnateur de l’association SEDD.

Takam Tikou, une revue professionnelle sur la littérature jeunesse africaine

En 1985, Nic Diament, durant son voyage au Mali constate l’inadéquation entre les livres en français disponibles dans les bibliothèques locales et les attentes de lecteur, alors que des albums africains existent. En 1989, la revue Takam Tikou est ainsi créée comme bulletin de liaison entre les bibliothécaires appartenant au réseau de lectures. Par exemple, la coopération entre Takam Tikou et la Bibliothèque enfantine Luciole de Yaoundé ainsi que d’autres bibliothèques appartenant au Réseau de Lecture publique, permettait d’avoir un retour d’expérience des jeunes lecteurs.

A travers Takam Tikou, les éditeurs jeunesse d’Afrique subsaharienne bénéficient ainsi d’un espace de valorisation et de promotion de leurs titres sur le marché français et francophone. A ce propos, Marion Van Staeyen affirme :

« Takam Tikou existe, persiste, et demeure une référence inestimable pour la production jeunesse africaine. Alors que les médias généralistes ignorent l’édition africaine, on ne peut que se réjouir qu’une revue spécialisée comme celle-ci, proposant des dossiers thématiques, des portraits et des critiques, soit disponible […] »[6].

En 2010, la création du site web va faciliter la distribution et permettre de passer d’un à trois numéros par an.

Toutefois, l’une des faiblesses de Takam Tikou c’est qu’elle est peu connue par les libraires, éditeurs et particuliers africains. Bien que Takam Tikou soit un outil de promotion important, sa portée et son champ d’action demeurent insuffisants. En effet, les dynamiques de la littérature pour la jeunesse évoluent rapidement ces dernières années et il est impossible pour une seule revue de couvrir l’ensemble de la production éditoriale de jeunesse africaine. Des structures nationales de promotion et de valorisation de la littérature jeunesse doivent être crées pour assurer une veille critique de l’ensemble de la production des écrivains locaux comme de la diaspora.

Muna Kalati : promouvoir le livre jeunesse du Cameroun vers l’Afrique.

Au Cameroun, il n’existe aucune structure en charge de la promotion de la littérature jeunesse. Bien que les initiatives de promotion engagées par le Cnlj soient louables et à encourager, il est important de construire cette dynamique de l’intérieur c’est-à-dire à l’échelle locale. La documentation et la promotion de la littérature jeunesse du Cameroun est d’ailleurs au cœur de notre mission à Muna Kalati.

Notre site est un lieu d’information et de documentation sur la vie du livre jeunesse au Cameroun. Les internautes, amateurs ou professionnels, peuvent y trouver des analyses sur l’évolution et les dynamiques du LJ africain. Les bases de données bibliographiques que nous disposons contiennent environ 600 titres pour la jeunesse rédigés par des écrivains camerounais. En appui au travail en ligne, des formations sont menées à destination des bibliothécaires et médiateurs culturels sur l’esthétique singulière et l’approche pédagogique du livre jeunesse.

Depuis la fin de l’année 2018, nous publions l’édition numérique du Magazine Muna Kalati pour les bibliothécaires et acteurs du livre au Cameroun et au-delà. De fréquence trimestrielle, c’est le premier organe de presse consacré exclusivement au livre et la lecture des jeunes au Cameroun. Nos articles de blog permettent de s’informer, commenter et partager du contenu quel que soit le lieu et l’appareil numérique utilisé.

 

Notes et références

[1] Le marché du livre jeunesse en Allemagne se caractérise par un nombre particulièrement important de titres internationaux. Ainsi en 2014, parmi les 73 863 nouveautés parues en Allemagne, il y avait 8 142 titres pour enfants et adolescents, sans compter les manuels scolaires. La littérature d’enfance et de jeunesse représente par conséquent 11 pourcents de la production et 15,8 pourcents du chiffre d’affaires annuel de l’ensemble du secteur du livre. Cette catégorie d’ouvrages fait ainsi partie du secteur le plus important, notamment en matière de chiffre d’affaires, de la production de livres – et aussi de l’ensemble du secteur culturel dédié aux enfants. Voir : « Littérature pour la jeunesse en langue allemande – Goethe-Institut », [En ligne : http://www.goethe.de/ins/fr/nan/prj/kjl/fr15003702.htm]. Consulté le 27.02.2019. à 02h34.

[2] Il s’agit d’un centre de documentation, d’information, de recherche et de promotion de la littérature de jeunesse. Ils organisent un colloque annuel, la semaine de Littérature pour les jeunes, et contribuent à l’édition de BookBird, la revue de l’IBBY. Voir : « Institut für Jugendliteratur », [En ligne : http://www.jugendliteratur.net/]. Consulté le 07.10.2016. à 03h01

[3] Afrilivres est une association d’éditeurs d’Afrique francophone subsaharienne, de Madagascar et de l’Ile Maurice installée à Cotonou (Bénin). L’initiative de sa création fut lancée par un comité de pilotage d’éditeurs africains réunis en 2001 par Africultures, avec l’aide de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme. Afrilivres a bénéficié du soutien du Ministère des Affaires Étrangères français, de l’OIF[3], ainsi que de l’AEI.

[4] Africultures, « L’Afrique à l’honneur ».

[5] Le centre dispose d’un fonds documentaire riche et unique en France avec plus de 305 000 documents dont 30 000 accessibles en libre accès. En magasin, sont disponibles plus de 190 000 documents, avec aussi un fonds ancien remontant au XVIIe siècle et la quasi-totalité de la production française de livres pour enfants depuis les années 1960. Toutefois, un important fonds documentaire unique sur la littérature jeunesse africaine et francophone en général y est disponible.

[6]Marion Van Staeyen, Entre évasion et invasion, un album jeunesse déterritorialisé? Des échanges de production entre la France et l’Afrique francophone, Université Paris XIII-Villetaneuse, 2009, p. 52

Note

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »