La rareté de la documentation scientifique sur le livre jeunesse en Afrique francophone

Es tu un étudiant ? Es tu un universitaire ou chercheur en littérature africaine ? Dans le cadre d’un travail, t’es t-il déjà arrivé de faire des recherches sur la littérature jeunesse africaine ?

Peu importe le maillon de la chaine de l’édition jeunesse qui t’intéresse, tu trouveras toujours très peu d’articles scientifiques ou d’analyses portant sur cette filière. La majorité des articles existant portent sur la France et les réalités qui y sont décrites ne correspondent pas avec ton environnement local. Frustré, tu n’as que deux alternatives : copier, coller puis reformuler ce qui est dit sur la France pour adapter cela à ton contexte africain ou alors, conduire toi-même des recherches et observations pour produire des informations fraiches qui reflètent le terrain. Quelle approche choisiras tu ?

Dans cet article, je me penche sur cette question, celle de la faible documentation scientifique sur le livre d’enfance et de jeunesse. Puis j’invite les institutions en charge de la promotion du livre à investir dans l’étude, la consécration et la légitimation du livre jeunesse local.

La faible documentation professionnelle sur le livre pour enfants

La documentation sur la littérature d’enfance et de jeunesse en Afrique francophone est rare et éparse. Les principaux travaux ayant porté sur le sujet sont le fruit des journées d’études, actes de colloques ou des réflexions lancées çà et là par des chercheurs sur la question. Et vu le caractère « embryonnaire » de ce secteur éditorial en Afrique francophone l’accès et le regroupement des informations s’avèrent encore plus difficile.

Au Cameroun, la littérature professionnelle   disponible   concernant   la littérature pour la jeunesse reste très insuffisamment développée.  A la différence de l’espace anglo-saxon, l’espace francophone ne dispose que de rares articles spécialisés sur le sujet.  Quant aux ouvrages généraux, ils laissent peu de place à une approche spécifique de la lecture des jeunes. Il faut parcourir un nombre conséquent de bibliothèques, centres de documentation, de librairies et des banques de données informatiques, pour avoir des documents, se rapportant à la littérature jeunesse camerounaise, de même que les travaux réalisés sous des thèmes connexes dans d’autres régions.

 Certains travaux universitaires qui portent sur le sujet sont ceux de Ngo Njock Njock: Projet de dynamisation du secteur du livre et de la création d’une structure de promotion et de diffusion au Cameroun (2011), de Raphael Thierry : Le Marché du livre africain et ses dynamiques littéraires : le cas du Cameroun (2015) et Cœur-Joly Sandy[1] sur le rôle et la place de la littérature de jeunesse (2012).

Les informations recueillies, même si elles sont très utiles, ont certaines limites. Certaines des ressources électroniques n’étaient pas mises à jour, certains ouvrages couvrent de façon transversale l’Afrique subsaharienne et parfois ne mentionnent point la spécificité des marchés locaux du livre. Mêmement pour Raphael Thierry dont l’ouvrage quoique très riche et documenté ne couvre point suffisamment l’édition jeunesse camerounaise. Or dans le secteur de l’édition où des éditeurs naissent et disparaissent[2], il est nécessaire de rendre compte, dans le temps, de cette dynamique et de ces particularités.

Un vide qui rend difficile l’analyse de l’édition jeunesse.

Ce vide documentaire sur la littérature jeunesse comme pour celui du livre en général, rend difficile l’étude statistique sur la production éditoriale pour la jeunesse dans l’espace francophone. Au Cameroun, très peu d’éditeurs diffusent leurs livres de compte et leur rapport d’activité. Et il serait bien temps que les données sur le marché du livre, en constante mutation, puissent être produites afin d’en évaluer ou mesurer la dynamique.

 Le directeur général des éditions Les Classiques Ivoiriens[3]  Dramane Boaré, est à ce titre l’un des rares à l’avoir fait, sur le poids annuel de l’édition d’ouvrages scolaires, parascolaires et de livres pour enfants : « Au total, nous écoulons environ 200 000 nouveaux exemplaires par an[4]». Soit un chiffre d’affaire de 1,2 milliard de francs CFA en 2014 (1,8 million d’euros) et une prévision de croissance de 10 % à 12 % pour le bilan d’exercice 2015. « Nous pourrions faire beaucoup plus si le secteur était un peu plus libéralisé et l’Etat moins impliqué » ajoute avec regret cet éditeur engagé qui, durant les fêtes de Noel, a installé un imposant stand de vente de livres pour enfants au prix minime de 500 FCFA afin que les « parents en quête de cadeaux de Noel ne se limitent pas aux classiques jeux de société et autres produits high Tech [importés] hors de prix ».

Le peu de documentation critique sur la littérature d’enfance et de jeunesse dans l’espace francophone, traduit le peu d’intérêt accordé jusque là à cette filière par les acteurs institutionnels en charge de la consécration et légitimation du livre. Pour inverser la dynamique, les politiques nationales du livre doivent davantage mettre en avant le secteur jeunesse et encourager la critique à s’y intéressé. Pour ce qui est de la consécration, il est important d’instituer un prix national de littérature pour la jeunesse afin de récompenser le travail des acteurs de cette filière, qu’ils soient illustrateurs, bédéistes ou écrivains pour la jeunesse. C’est déjà le cas au Ghana où le prix Mershack a été institué afin de récompenser le meilleur illustrateur d’album pour enfants. La première édition est prévue pour cette année.

Pour que la littérature jeunesse acquiert une meilleure légitimité, il faut que la critique les étudie, que l’université les consacre, que des chercheurs les analysent. C’est uniquement à cette condition que la documentation scientifique sur le sujet s’agrandira et se diversifiera. J’envisage d’ailleurs faire mon doctorat sur l’analyse de la diffusion du livre jeunesse en Afrique francophone. La vision à long terme, c’est de créer des curriculums universitaires sur le livre jeunesse africain et un Groupe de recherche sur l’enfance et les objets culturels africains.

Entre cette vision et le présent, du chemin reste à parcourir. Et on ne peut le faire sans toi. Oui, toi qui lis cet article. Une seule main ne peut attacher le « Koki » dit on souvent au Cameroun. Pour une promotion diversifiée et amplifiée du livre jeunesse, plusieurs compétences, créativités et énergies sont nécessaire. Si tu as des talents de rédaction littéraire ou de création graphique, n’hésite pas à nous contacter pour rejoindre l’équipe des « Muna Kalatiens », des amoureux de la lecture.

Notes et références


[1] Coeur-Joly Sandy, Le rôle et la place de la littérature de jeunesse. En quoi la littérature de jeunesse joue-t-elle un rôle essentiel dans l’accès à la culture? Comment sensibiliser lenfant à cette culture?, Mémoire de Recherche, Université d’Orléans ; IUFM, 2012, 60 p.

[2] Bertrand Legendre : « Regard sur les petits éditeurs », dans : Culture études, n°1, 2007/1, p.1-12.

[3] Basée en Côte d’Ivoire, cette maison a publié une quarantaine d’ouvrages jeunesse. Avec des tirages de 2000 exemplaires, souvent réimprimés, les Classiques ivoiriens ont su trouver un marché en Afrique francophone, en proposant des ouvrages d’une grande qualité à un prix abordable – 2350 FCFA, environ 4 euros. Les Classiques Ivoiriens, comptant de nombreux albums et s’adressant aussi bien aux petits qu’aux plus grands. Deux auteures marquantes sont éditées dans cette maison d’édition : Murielle Diallo, créatrice du personnage de « Bibi » plusieurs fois primé (Prix Saint Exupéry jeunesse, sélection White Ravens 2014) et Michèle Tanon Lora ancienne enseignante, conteuse et médiatrice du livre qui propose des contes entre tradition et modernité.

[4] « Côte d’Ivoire : le livre de comptes de Dramane Boaré, éditeur et fin gestionnaire », JeuneAfrique.com, 2016.

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