La présence et visibilité du livre pour enfants dans les librairies au Cameroun

Présence du livre jeunesse librairie cameroun

Cette analyse est la suite d’une série portant sur la distribution et la commercialisation du livre pour les enfants et jeunes au Cameroun.

Mais avant d’aller plus loin, il est important de signaler que les librairies dont il est question ici seront celles des grandes agglomérations (Douala, Yaoundé, Bafoussam, Buea, Bamenda) où le marché du livre, quoique défaillant dans l’ensemble, est mieux structuré. En Afrique noire francophone où le numérique n’a pas encore bien pénétré les métiers du livre, la librairie reste un pilier incontournable pour la commercialisation du livre auprès du public.

Or au Cameroun, le livre demeure une denrée rare, une « marchandise soumise aux lois de la rentabilité[1] », qui n’est point à la portée de tous dans un pays de près de vingt-huit millions d’habitants avec un SMIG[2] à 36.270 FCFA en 2016. Dans cette analyse, je vais m’appesantir sur la distribution du livre jeunesse dans les librairies camerounaises.

Mais déjà, signalons que la définition de la « librairie » suivant les normes professionnelles en Europe, existe en nombre limité en Afrique. Une enquête réalisée par le Bureau International de l’Edition Francophone (BIEF) estime à 180 le nombre de librairies existant dans 19 pays africains. Ce qui revient à moins de 10 librairies par pays.

Toutefois, en Afrique noire francophone, il est parfois difficile de distinguer les librairies standard des points de vente de papeterie qui vendent des livres scolaires à l’occasion de la rentrée scolaire. On a beaucoup plus des librairies papeteries, des librairies éphémères qui constituent un réseau de distribution informel. Encore connu sous le nom de « librairie au poteau », il s’agit des principaux canaux d’écoulement du livre jeunesse sur le marché camerounais.

Une librairie Papeterie Grand Djo

On y retrouve des ouvrages jeunesse de Kidi Bebey, Severin Cécile Abéga, Patrice Kayo, Evelyne M. Ngollè, Senghor et Abdoulaye Sadji. Compte tenu de la place limitée du livre dans la vie intellectuelle et artistique au Cameroun, le réseau de librairies est encore faible. Ce facteur rend difficile l’évaluation efficace de la consommation réelle du livre jeunesse.

Politique commerciale des livres jeunesse dans les librairies camerounaises

La majorité des librairies étudiées à Yaoundé[3], dans leur politique commerciale, optent pour les livres connus du public notamment ceux de la littérature adulte, les romans policiers et ne s’aventurent que très rarement vers le Livre Jeunesse. Seules les grandes librairies de surface comme Messapresse, Lipacam ou la Librairie des peuples noirs exposent constamment et régulièrement, dans leurs rayonnages, des Livres Jeunesses. Anaïs Cognard, après une étude sur la diffusion et la commercialisation du livre au Cameroun, nous apprend que :

« La moyenne   des prix sur tous les   titres est de 7 000 francs CFA, soit dix euros. Ainsi, les livres qui suscitent le plus d’achats chez Messapresse comprennent surtout : les licences pour les livres   jeunesse  de   Hachette  (principalement   Dora   et   Disney)   avec   ses   produits   dérivés (cahiers d’activités, livres d’autocollants) qui inondent le marché à bas prix ; les livres de développement personnel qui se résument principalement au très demandé Dale Carnegie en LGF(…);  les livres policiers « SAS » des Éditions  Gérard   de  Villiers  qui   peuvent  monter   jusqu’à   200 exemplaires  achetés  pour   les nouveautés   et   font   par   là-même   exception   en   matière   de   quantités   achetés[4] »

Cognard Anaïs, Les modes de commercialisation de la fiction française au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, Mémoire, Université Paris IV, 2012, p. 42.

Les ventes dépendent également des pesanteurs sociologiques ou du profil de leurs clientèles, composé des expatriés d’une part et de la population locale d’autre part. Les premiers constituent une part importante de la clientèle tandis la population locale est assez peu consommatrice car ayant un faible pouvoir d’achat. Toutefois :

« ce qui se   vend   le   mieux   dans   la   librairie   est   le   livre   professionnel   mais   également   la littérature jeunesse.  « C’est   le   livre   cadeau   pour   les   anniversaires   et   les   vacances, nous   explique   la libraire. […] Ainsi, la « Bibliothèque   rose » a particulièrement du succès notamment avec les licences Walt Disney, les marques qui passent en fin de compte à la télévision et qui attirent les enfants. (…) Dans les licences, Dora est aussi un des personnages phares qui suscite l’achat d’impulsion chez les petits.   En   revanche, les   personnes   qui   font   très   attention   à   l’éducation   de   leurs   enfants recherchent également en librairie des livres classiques comme Les Malheurs de Sophie par exemple ou des livres africains, plus éducatif[5] ».

Cette analyse des pratiques de consommation des œuvres littéraires dans les librairies camerounaises montre l’influence des médias, précisément la télévision, dans les choix de lecture. Aussi, cela reflète la faible présence de la production locale de jeunesse dans les rayonnages. Un phénomène, qui ailleurs pourrait passer pour paradoxal mais qui au Cameroun, est d’une accablante réalité : le livre jeunesse importé supplante le livre jeunesse local. Si certaines librairies, faute d’espace, n’exposent pas ou plus les livre jeunesse, celles qui le font optent majoritairement pour la production étrangère.

Les barrières commerciales et sociologiques à l’achat du livre jeunesse en librairie.

Librairie du Poteau

Au-delà du faible pouvoir d’achat ou de l’invasion du livre jeunesse importé, nous avons également noté d’autres freins commerciaux et sociologiques. D’une part, l’exposition des livres de jeunesse répond à une scénarisation particulière[6]. Les livres doivent être stratégiquement disposés pour être facilement accessibles aux enfants ou aux touts petits.

Or certaines des librairies que nous avons visités, les placent à hauteur d’homme. Cela s’explique, d’après les libraires par le faible taux de fréquentation des enfants ou jeunes, qui ne constituent point la clientèle principale. Mais, les libraires gagneraient à réaliser un meilleur aménagement de l’espace, afin que les touts petits, qui sont les destinataires directs ou principaux de ces livres, puissent y avoir accès.

Enfin, le dernier frein sociologique, qui affecte la consommation ou l’achat du livre de jeunesse dans les librairies au Cameroun, est la représentation erronée du public cible.  Cela est fort visible avec la bande dessinée et Christophe Cassiau-Haurie[7] a révélé, cette tendance pernicieuse à mettre dans le même vase l’écriture avec l’image, et partant de là, de limiter le domaine du livre d’enfants à l’album illustré et à la bande dessinée.

Nous avons sondé plusieurs jeunes de différents pays d’Afrique francophone (Cameroun, Sénégal, Togo, Bénin, Rwanda) et j’ai aisément pu me rendre compte qu’ils conçoivent la bande dessinée, l’album illustré et le conte comme les formes exclusives du livre pour la jeunesse. Or, s’il est difficile de parler de livres d’enfants sans mentionner l’image qui lui est évidemment consubstantielle pour une large part, il n’en est pas moins vrai que ce sont là deux langages (l’écriture et l’image) qu’il importe de bien distinguer et séparer.

Changer les mentalités et amener la population à comprendre que la bande dessinée n’est pas faite exclusivement pour les enfants, et qu’il est possible pour un adulte de 40+ ans de toujours aimer lire des bandes dessinées, même en public, contribuera à augmenter l’intérêt et la vente des bandes dessinées dans les librairies camerounaises.

En définitive, le désir de livres est vraiment présent au Cameroun, des initiatives comme la Caravane du livre ont pu le montrer. Mais c’est la diffusion qui est problématique. Le public attend tous types de livres mais à des prix abordables. Par ailleurs, deux impératifs s’imposent au libraire : le besoin d’être informé et la possibilité d’être approvisionné de façon simple. Si ces conditions ne sont pas réunies, l’élan du libraire est freiné.

L’amélioration et la structuration du marché littéraire camerounais dépend majoritairement de la volonté politique du Gouvernement. Or l’Etat camerounais, peine à investir dans l’industrie du livre, non par faute de moyens mais par crainte d’un « éveil des consciences et des mentalités grâce au pouvoir subversif de la connaissance et des savoirs que procurent les livres[8] ». Il est donc important de changer les mentalités, les priorités et les approches pour faire du livre, une denrée accessible et intégrée à la vie culturelle de la nation camerounaise.

Notes et références


[1] Lardellier, Pascal ; (Coord.) ; Melot, Michel ; Demain, le livre ; Paris : Ed. Harmattan, 2007 ; 206 p.

[2] Salaire minimum interprofessionnel garanti

[3] Librairie Anko, Ecaf, Feujo, La Papeterie, Lipatrad Plus et Matila.

[5] Ibidem. p. 45

[6] Comme nous avons pu le constater au sein des librairies jeunesse de France notamment La Sorcière ou celle du Centre Georges Pompidou.

[7] Entretien avec Christophe Cassiau-Haurie, Directeur de la Collection BD chez L’Harmattan, Strasbourg, 03 juillet 2016 à 15h53.

[8] Alian Bienayme, « Le pouvoir subversif de l’information », Commentaire., vol. 32 / 125, 2009, p. 37.

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