“J’ai réalisé ma 1ère Bande Dessinée à l’âge de 7 ans et façonné mon 1er livre à 9 ans” Mme Joëlle EPEE, Créatrice de Bandes Dessinées

Muna Kalati [MK]: Pouvons-nous mieux vous connaître ainsi que vos activités ?

Je m’appelle Joëlle EPEE, je suis camerounaise. Mon nom d’autrice est Elyon’s et vous pouvez me suivre sur les réseaux sociaux. Je suis créatrice de Bande Dessinée, je fais aussi de l’illustration, j’ai créé un festival de Bande Dessinée au Congo-Brazzaville qui s’appelle Bilili BD festival qui prépare sa 7ème édition cette année. Je suis aussi Co-commissaire d’expositions autour de la Bande Dessinée suite à une formation que j’ai eu le privilège de faire au musée du Louvre.

J’ai une Licence en Lettres modernes français-anglais à l’université de BUEA. Ensuite, j’ai fait l’équivalent d’une licence en art graphique spécialisation « bande dessinée » en Belgique.

Pendant quelques années, j’ai travaillé à MWDDB°, une agence de communication et marketing. Dans l’éducation, d’autre part, au Lycée Dominique Savio, où j’ai travaillé comme aide documentaliste et encadreur de jeunes autour de la Bande Dessinée. Je résidais au Congo-Brazzaville. Actuellement, je suis à Conakry en Guinée et je voyage beaucoup pour valoriser mon travail, ainsi que la Bande Dessinée du continent. La Bande Dessinée n’est pas que de la littérature jeunesse, mais on peut retrouver de la littérature jeunesse exprimée en Bandes Dessinées”.

[MK]: Quelle est votre motivation derrière tout cela ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Ma motivation première c’est le besoin de raconter des histoires avec des personnes qui les liraient. C’est ça qui m’a inspiré à l’âge de 7 ans. Toute petite, je savais que j’allais m’exprimer dans ce secteur. J’ai réalisé ma 1ère Bande Dessinée à l’âge de 7 ans et façonné mon 1er livre à 9 ans

J’ai transformé mon envie d’exister dans un environnement encore très masculin, un véritable défi pour pouvoir réussir au fil des ans. Pendant mes recherches, je voyais qu’il y avait un nombre restreint de femmes africaines qui étaient dans ce domaine et je me rappelle qu’il n’y avait que Michèle EBONGUE et Joëlle ESSO qui travaillaient dans ce secteur.

 [MK]: Au-delà du fait que vous êtes une femme dans ce secteur, quelles sont les difficultés que vous avez eu a rencontré et comment les avez-vous surmonté ?

Alors, dans les difficultés, il y a principalement le fait d’être femme africaine et résidente dans un pays d’Afrique. Ça a été malheureusement presque un handicap pour convaincre les très “grosses maisons d’édition”, il y a plus de 10 ans de cela. 

De plus, le sujet que j’aborde n’était pas attrayant parce que je ne parlais pas des stéréotypes qu’on avait sur les africains, ce que les éditeurs pensaient que le public voulait entendre. Dans mes Bandes Dessinées, je ne parle pas de l’immigration, des migrants qui quittent le pays et traversent le désert et qui n’ont pas de papier, de femmes qui souhaitent épouser un blanc pour rester en Europe etc…Je traite avec humour la vie d’une personne légalement loin de son pays d’origine. 

Comment j’ai pu surmonter ces obstacles?: le raccourci le plus simple que je peux donner c’est « ma foi ». Ce que je ne cache pas car je suis chrétienne. Cette fois-là a été la base réelle de ce qu’on peut appeler le rocher ou la forteresse de mes pensées. Car, la Parole de Dieu dit que la foi « c’est la ferme assurance des choses qu’on espère, la manifestation de celles qu’on ne voit pas ». Je me suis donc accrochée à cette parole en continuant à travailler du mieux que je pouvais. 

Je parlerai aussi de « mon besoin d’exister ». Je me disais à chaque étape de ma vie que c’est un devoir d’exister et j’existerai. C’est pourquoi je m’appelle Elyon’S. Ce pseudo faisait en sorte qu’on s’occupe moins de mes origines et plus de mon travail. Au début, certains pensaient même que c’était un jeune homme blanc derrière le pseudo. Elyon’s est une combinaison de l’hébreu et de l’anglais. Cela signifie “Propriété du Très Haut” et ça me permet de décliner tout de suite mon identité chrétienne et mon intention en tant qu’autrice, de créer comme un dieu, des personnages et des mondes en racontant des histoires. 

[MK]: Parmi tous vos personnages, lequel est le plus intéressant pour la BD et qui vous donne de la joie au cœur?

C’est un peu compliqué de devoir choisir parce que j’écris différentes histoires pour différentes raisons mais l’un des personnages qui a eu un impact sur ma vie plus que je n’ai eu sur la sienne, ce serait le personnage d’Ébène de la série « la vie d’Ébène duta »

Mon père faisait partie de ces personnes qui dans leur jeunesse ont très tôt trouvé des opportunités d’emploi stable et conventionnel. Quand il a vu que le personnage d’Ebène duta me faisait aller dans plusieurs pays, il s’est dit que c’était un secteur qui portait du fruit et m’a donné sa bénédiction pour me professionnaliser franchement. 

[MK]: Par rapport à la tendance actuelle dans le milieu de la Bande Dessinée et d’illustration, y a-t-il des thématiques taboues, sujet assez sensible à ne pas aborder?

En tant que Commissaire d’exposition de Bandes Dessinées du continent, je peux dire qu’il n’y a pas vraiment de sujet tabou dans le 9ème art du continent. Les auteurs s’affranchissent de certains fardeaux, stéréotypes, perceptions et attentes qu’on avait de leur travail. Raconter une histoire, c’est être témoin de l’évolution de la société, être le miroir de la société. Pour moi, la censure et le tabou encouragent le goût pour l’interdit, la transgression. Je ne mets aucune barrière ou interdit dans mon travail. Raconter une histoire, c’est raconter une réalité dans une société qui évolue.

[MK]: Ça fait plusieurs années que vous êtes déjà dans le domaine de la Bande Dessinée. Quels sont pour vous les obstacles au bon fonctionnement du secteur ?

De ma petite expérience, on a un problème de distribution. On va produire des choses, mais pour que le public les consomme, il faut qu’elles inondent le marché. Qu’elles soient dans les librairies et qu’elles soient consommées. Mais il y a une évolution avec l’arrivée de l’Internet, il y a plusieurs plateformes de Bandes Dessinées; il y a de plus en plus d’auteurs et d’éditeurs sur le continent qui font un bon travail. Depuis les années 2000, il y a de plus en plus de plateformes pour lire les Bandes Dessinées. Et à force de lire ce qui se fait ailleurs, grâce à l’internet notamment, les auteurs améliorent leur écriture pour être lus dans leur pays mais aussi ailleurs.

Donc, je ne dirai pas que c’est un obstacle mais s’il y a une chose qu’il faut prendre en compte c’est le facteur temps. Le facteur temps nous affecte beaucoup surtout que nous avons eu tant d’héritages coloniaux handicapants, il faut du temps pour y arriver.

[MK]: Si vous avez trois actions clés pour l’Afrique, ce seraient quoi ?

J’ai prévu sur les 10 ans à venir:

– Créer un centre de ressources qui œuvrera à l’archivage du patrimoine graphique du continent 

– Multiplier les expositions temporaires et permanentes comme l’exposition patrimoine Kubuni, les Bandes Dessinées d’Afrique.s”.

– Faciliter la cartographie des auteurs du continent et encourager la création d’un réseau fort avec l’accord de l’Institut Français au Congo et le regard bienveillant des structures comme l’UE, l’AFD, les autorités du pays. C’est un rêve qui pourrait devenir une réalité. 

[MK]: Y a t-il quelque chose dans votre parcours à ne plus refaire ou des choses que vous feriez si l’on vous donnait encore la chance ?

Je suis reconnaissante quand je regarde en arrière, de voir que mes échecs étaient nécessaires. Certains ont changé mon caractère, m’ont appris à travailler dans l’humilité, à être plus exigeante, moins timide ou réservée. Je regrettais d’être née au Cameroun parce que je pensais qu’il fallait mieux être en Occident pour exister comme autrice de BD. Mais c’est naître et grandir au Cameroun qui a contribué à ce que je suis aujourd’hui. J’ai fini par comprendre que «ne pas avoir les mêmes atouts n’est pas forcément un obstacle»

[MK]: Comment préparez-vous la relève de sorte à ce que votre travail soit durable ?

Je produits des œuvres que, j’espère, vont toucher des gens. J’espère que les gens conserveront mes Bandes Dessinées, les partageront avec leurs enfants et petits-enfants. J’ai aussi créé un festival de Bandes Dessinées au Congo-Brazzaville, qui s’inscrit clairement dans le réseautage et la transmission. 

Nous avons différents éditeurs qui ont signé avec les auteurs du continent qui racontent aussi notre histoire. Pas besoin de voyager pour exister comme auteur. On peut rester en Afrique et avoir une visibilité.

[MK]: Quels sont les conseils clés que vous partagerez avec les jeunes ? Quel message à vos fans ?

Je vais résumer mon conseil en 4C qui ont marché avec moi. Libre à chacun de les appliquer ou de se frayer son propre chemin :

Soyez Cohérent : On ne va pas forcément vous écouter la première fois, mais il faut qu’on reconnaisse votre discours à chaque fois qu’on vous rencontre. Ne sautez donc pas d’un projet à l’autre en un temps record. Donnez du temps à la maturité de vos projets.

Développez votre compétence : Formez-vous. En ligne, en présentiel. Vous ne pouvez pas dire vouloir vous développer dans un domaine tout seul dans votre chambre alors qu’il y a des tonnes de ressources sur le sujet sur internet ou près de chez vous.

Soyez Clair : l’honnêteté finit toujours par payer. Si vous vous lancez dans un projet pour escroquer, soutirer/détourner de l’argent d’un budget x ou y, ça finira par vous rattraper. 

Soyez en Christ. En donnant ma vie à Jésus, j’ai gagné beaucoup de temps où je pensais l’avoir perdu. A mon avis, c’est plus pratique de marcher à côté de quelqu’un qui connaît déjà le futur.  

Découvrez davantage sur l’auteur via les liens ci-dessous:

https://www.facebook.com/Bililibdfestival

https://www.facebook.com/EbeneDuta

About the Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

You may also like these