Créer des clubs de lecture autour de toutes les littératures jeunesse

Interview avec Laurence MARIANNE-MELGARD, propos recueillis par  Hermann Labou pour Muna Kalati

BIOGRAPHIE 

Laurence MARIANNE-MELGARD

Née en Guadeloupe (Antilles françaises), d’un père avocat et d’une mère professeur de lettres, Laurence MARIANNE-MELGARD se passionne dès l’enfance pour les mots et l’art oratoire, particulièrement le théâtre. Diplômée en langues étrangères et en journalisme (École Supérieure de Journalisme de Paris), elle écrivait depuis l’enfance, « juste pour le plaisir ». Elle signe désormais ses histoires pour les enfants et ses poésies chez Akoma Mba, Nimba Éditions ainsi que dans le magazine Planète J’Aime Lire de Bayard Afrique. Son cursus universitaire atypique l’a conduite de Toulouse (France), à la Barbade et à Trinité-et-Tobago dans la Caraïbe anglophone. De 2001 à 2014, Laurence Marianne-Melgard a occupé plusieurs postes à responsabilité dans le secteur de la coopération internationale. D’abord au sein de l’organisation internationale AEC (Association des États de la Caraïbe) à Trinidad, puis sur son île natale auprès du Conseil régional. Enfin, en Europe auprès de la Commission européenne à Bruxelles. Elle s’établit en Afrique en 2015. D’abord au Mali (où elle s’intéresse au travail de plusieurs ONG dont “Savama”, dédiée à la conservation des manuscrits de Tombouctou et soutenu par l’UNESCO), puis à Maurice et en Côte d’Ivoire. Elle y réalise notamment une série  de court-métrages et des interviews sur la vie ivoirienne (« On dit Quoi ? »).De retour en Guadeloupe, elle poursuit l’écriture de ses ouvrages jeunesse et travaille à la conception d’un Beau-Livre consacré aux rites et coutumes du mariage traditionnel en Côte d’Ivoire.

Comment s’est passée votre première expérience avec les livres et la lecture ?

Enfant, je lisais beaucoup. Je préférais lire à tout autre type d’activités. J’ai eu le privilège d’avoir un conteur comme maître en classe de CP qui m’a fait aimer les histoires à l’oral comme à l’écrit. C’est un conteur très connu aux Antilles.

Quels sont les premiers livres pour enfants que vous avez lus ? Étaient-ils africains ? Des auteurs de votre enfance dont vous vous souvenez ? Que vous ont appris ces pratiques de lecture lorsque vous étiez enfant ?

Les premiers livres que j’ai lus étaient français. J’ai beaucoup aimé lire les malheurs de sophie de la contesse de Ségur ( bibliothèque rose). J’étais aussi une fan absolue de l’auteur Susie Morgenstern. Je conserve encore beaucoup d’ouvrages de mon enfance que je propose aujourd’hui à mes propres enfants, en plus des histoires contemporaines. A mon époque, la littérature de jeunesse purement antillaise n’existait pas réellement et il était donc complexe de se forger un imaginaire de ce point de vue. Mon père, qui avait vécu longtemps en Afrique de l’Ouest avant ma naissance, m’achetait des livres de contes africains que je pouvais lire ou écouter sur des cassettes audio (l’ancêtre des podcasts!). Je dirai que j’ai donc eu la chance d’être introduite très jeune aux contes en créole de mon maître d’école, aux contes africains et aux livres jeunesse français que m’achetait ma mère qui était enseignante. Ma pratique de la lecture a développé mon imaginaire et mon sens de la créativité. Elle m’a aussi permis de réaliser la forte charge émotionnelle induite par la poésie qui était un genre que j’appréciais tout particulièrement. 

 Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre carrière ? Pourquoi vous êtes-vous intéressé au monde du livre pour enfants ? Est-ce un choix ou un coup du sort ?

J’ai eu plusieurs métiers, dans l’administration territoriale, à l’international puis je me suis reconvertie au journalisme et je vais me spécialiser d’ici peu à la réalisation documentaire. J’ai fini par comprendre que ce que j’aime le plus et ce pour quoi je suis faite, c’est précisément de raconter des histoires ! Le livre jeunesse est l’un des meilleurs supports pour cela. La naissance de mes enfants a sans doute également contribué à mettre en lumière cet intérêt pour le livre pour enfants. 

Quels sont les difficultés et les obstacles que vous avez rencontrés ? L’accès aux éditeurs a-t-il été facile ? Est-il possible de vivre uniquement de cette profession ?

En réalité, je n’avais jamais envisagé de publier des livres ! J’écrivais des histoires juste par plaisir. Et un jour, une belle rencontre, puis deux, et ainsi de suite… Dans mon cas, c’est donc un heureux hasard  qui fait aujourd’hui de moi, une auteure jeunesse car j’ai une vie professionnelle bien remplie par ailleurs. Je pense que l’obstacle majeur réside dans la distribution des livres. Ceux que je publie en Afrique quittent rarement ce continent et c’est bien dommage. Il me paraît très difficile de vivre de ce métier sauf si on écrit l’histoire ou la série culte du moment. 

Comment faites-vous la promotion de vos livres ? Quelle est la réception de votre travail auprès du public ?

Je ne suis pas encore capable d’évaluer la réception de mon travail auprès du public. D’abord parce que je suis récemment devenue une auteure publiée et ensuite parce que mes livres me sont parfois difficilement accessibles à moi-même si je ne suis pas en Afrique ! J’ai donc peu voire pas de contact avec mes petits lecteurs ou leurs parents. Je souhaite que cela change alors je réfléchis à la meilleure façon de promouvoir mes livres sur les réseaux et pourquoi pas durant des séances de dédicaces ou des ateliers de lecture lorsque je suis en Afrique, où je me rends aussi régulièrement que possible. L’Afrique et la vie africaine m’inspirent énormément.

Combien de livres pour enfants avez-vous publiés à ce jour ? Pouvez-vous les citer ? Aimeriez-vous que Muna Kalati fasse une analyse de ces livres ?

J’ai publié deux livres : Sur le chemin de l’école aux éditions Nimba et Je m’appelle Fatou aux Editions Akoma Mba. J’ai aussi publié Drôle de lettre au Père Noël dans la presse magazine chez Bayard Afrique et j’ai sans doute une autre histoire à venir chez eux d’ici l’an prochain dans le magazine Planète  “J’Aime Lire”. Oui bien sûr, je serai ravie que vous fassiez une analyse de ces histoires. Cela me permettrait d’avoir une autre perspective sur mes écrits.

Quelle est votre relation avec les auteurs/illustrateurs de livres pour enfants africains ? Collaborez-vous avec des professionnels camerounais du livre pour enfants ?

En ce qui concerne les auteurs et les illustrateurs, pour ceux que je connais la relation est très bonne. Le seul professionnel du livre auquel j’ai eu affaire au Cameroun est la maison d’édition Akoma Mba et je dois dire qu’ils sont très professionnels. J’ai apprécié de travailler avec eux. Ils sont réactifs  et on sent qu’ils aiment leur métier. 

Menez-vous des actions pour la promotion de la littérature de jeunesse en Afrique/Cameroun ? N’hésitez pas à les décrire si nécessaire.

Je collabore toujours avec grand plaisir et dès que j’ai un peu de temps, aux actions de promotion menées par votre plateforme Muna Kalati. Vous faites un travail extraordinaire pour nos enfants. J’envisage d’ici  deux ans, créer des clubs de lecture autour de toutes les littératures jeunesse. Il s’agira de s’ouvrir à des imaginaires nouveaux ou bien de justement identifier les points de convergence. 

Quel fut l’impact du COVID sur votre travail? Quelles mesures avez-vous développées pour vous adapter?

La COVID n’a pas eu d’impact sur mon travail puisque j’écris de chez moi et mes relations avec les éditeurs et les illustrateurs se réalisent parfaitement à distance.

Au Cameroun comme en Afrique, le secteur du livre pour enfants est peu connu du grand public et surtout des parents. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Afrique, les enfants comme leurs parents me paraissent très habitués aux histoires mais sous une forme orale. Peut-être cela s’explique-t-il en raison du coût des livres, du manque d’alphabétisation dans certaines régions et de l’absence de diversité à une période donnée (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, mais il faut donner le temps au temps). Il me semble aussi que les illustrations des livres jeunesse de l’époque manquaient peut-être d’une forme d’attrait susceptible d’éveiller l’intérêt. C’est de moins en moins le cas aujourd’hui.

Que pensez-vous de la situation générale du livre et de la lecture dans votre pays ? En Afrique ? Avez-vous des propositions à faire pour améliorer sa gestion ?

Chez moi en Guadeloupe, on constate que beaucoup d’efforts sont réalisés pour favoriser le livre et la lecture chez l’enfant (création de bibliothèques et animations, organisation de concours de lecture et de fêtes du livre). C’est moins le cas en littérature générale. J’observe qu’en Afrique il existe de nombreuses maisons d’édition et je constate aussi que les enfants apprécient l’objet livre. Cependant, la plupart des livres édités sont des ouvrages scolaires Il faudrait peut-être intensifier les efforts en matière de politique publique du livre. C’est le premier pas pour gagner des lecteurs. Le livre jeunesse doit devenir un objet du quotidien. 

En Afrique, la littérature pour enfants est située à la périphérie et considérée comme un genre marginal par rapport à la littérature classique. Que pensez-vous de cela ?

Hélas, ce n’est pas le cas uniquement en Afrique ! Je pense que c’est un tort car il n’est pas aisé de faire passer des messages complexes à hauteur d’enfant. Un enfant ne doit pas ressentir que ce qu’il lit a été écrit par un adulte. C’est un exercice délicat. Lorsqu’un enfant pratique la lecture, elle ne sert pas uniquement à déchiffrer un assemblage de lettres. Lire, c’est comprendre le monde à travers la pensée d’autrui de manière à pouvoir formuler sa propre pensée et agir dans le monde.

Au-delà de la culture qu’elle apporte, la lecture pour enfant est l’un des premiers tremplins vers le développement de l’imaginaire. Et comme le disait Albert Einstein:”L’imagination est plus importante que la connaissance. La connaissance est limitée alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution.”

Quelle est votre vision de l’avenir de la littérature pour enfants dans votre pays ?

L’avenir de la littérature de jeunesse me paraît, chez moi comme partout, promis à un bel avenir. Le monde évolue, les mœurs changent et les concepts font leur chemin. Il faut poursuivre le travail engagé. Il paiera assurément.

Comment voulez-vous contribuer au projet Muna Kalati ?

Si vous avez un besoin spécifique en termes de contribution, je reste à votre écoute. Nous avons beaucoup à  faire ensemble et à apprendre les uns des autres. L’Afrique et la Caraïbe sont reliés par l’Histoire avec un grand « H » et par conséquent, par les histoires qui peuplent nos imaginaires.  

Un dernier mot?

Félicitations pour votre excellent travail ! Vive la littérature de jeunesse !

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