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La frontière ambiguë entre la littérature destinée aux enfants et celle des adultes

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La définition de la littérature jeunesse est ambigüe

Le champ de la littérature pour la jeunesse s’est défini majoritairement par exclusion.  Depuis les années 1970, tous les livres proposés à la lecture des enfants et des adolescents étaient en effet regroupés sous l’expression « littérature d’enfance et de jeunesse », en opposition à une « littérature des adultes ».

La critique quant à elle, continue parfois à se poser des questions académiques : à savoir si tel auteur est ou n’est pas « de la littérature », si tel livre est ou n’est pas « bien écrit », peut, ou ne peut pas devenir « un classique ». Evidemment, tout cela masque la réalité qui est, tout simplement, l’existence des œuvres elles-mêmes.

Au début des années 1980, les contours de la notion de littérature de jeunesse étaient toujours flous, ainsi que sa dénomination.  En 1984, Isabelle Jan entame un essai[1] avec ces questions : « La littérature enfantine existe-t-elle ? En quoi consiste-t-elle ?». Le but de l’essayiste est alors de dégager les aspects les plus caractéristiques de cette littérature en l’abordant de façon globale et comparative.

Des parallèles sont dressés entre la difficile définition de cette littérature et le manque de reconnaissance dont elle pâtit. A ce propos, Marcel Proust dans Contre Sainte-Beuve, estimait d’ailleurs qu’« il est tout aussi vain d’écrire spécialement pour le peuple que pour les enfants ».

Je n’écris pas pour les enfants mais les enfants peuvent lire mes écrits

Les auteurs « jeunesse », écrit Patrick Sassouan[2], n’écrivent pas pour un public en particulier. Ils aiment à penser que leurs histoires peuvent toucher tout le monde. Parfois aussi, les enfants s’emparent de livres dits « pour adultes ». Parfois, certains auteurs, reconnus comme des écrivains pour adultes décident, le temps d’un, deux ou plusieurs livres, de franchir la frontière et d’écrire pour la jeunesse. Tel est le cas par exemple de Francis Bebey, François Fampou ou Michel Tournier qui déclare :

« Je n’écris pas pour les enfants. J’écris avec un idéal de brièveté, de limpidité et de proximité du concret. Lorsque je réussis à approcher cet idéal – ce qui est hélas rare – ce que j’écris est si bon que les enfants aussi peuvent me lire[3] ».

 Le livre pour enfants n’est pas un livre d’adultes miniaturisé

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Ecoliers et enseignant miniaturisé 

En Afrique, une bonne part de la culture traditionnelle est dédiée aux enfants et aux adolescents, considérés avec respect comme des adultes en devenir, des êtres responsables. Roger Bastide nous révèle que dans toute l’Afrique pré-coloniale, « il n’existe pas vraiment de dichotomie entre le monde des enfants et celui des adultes ». Dès sa naissance, l’enfant est traité comme un « apprenti adulte », participant aux tâches ménagères mais aussi s’intégrant progressivement à la caste ou à la profession à laquelle appartient sa famille.

En Côte d’Ivoire par exemple, les petits garçons de l’ethnie Bété vont à la chasse avec leur père, et leurs premiers jouets sont les pièges qu’ils apprennent à fabriquer, soulageant les grands de ce travail minutieux.

La littérature enfantine ne devrait donc plus être considérée comme une étape d’initiation à la « Littérature »

Dire que tel livre est un « livre-amorce » ou que tel auteur est un « auteur d’initiation » c’est d’une part, accréditer le fantasme de ce terrifiant escalier que certains grimpent allègrement, tandis que d’autres s’essoufflent à la traîne.

C’est aussi laisser entendre qu’il y’a des émotions de qualités différentes selon qu’elles seront ressenties par les enfants ou par les adultes. L’émotion procurée par la « Littérature » est-elle étapiste ? Nous constatons ainsi que même dans le domaine de la sensibilité, la société à travers son regard sur la littérature, impose son échelle de valeurs et sa ségrégation.

Or, dès que l’on cesse de penser en termes d’initiation pour penser en termes d’expérience, on est forcé de constater que l’individu qui lit pour la première fois Père Inconnu de Pabé Mongo fait une expérience aussi absorbante et unique que celui qui lit pour la première fois Mission Terminée de Mongo Béti.

père inconnu_pabé mongo_muna kalati
Père inconnu_Pabé Mongo_muna kalati

Il y’a des instants de poésie, qu’ils soient dans des livres pour enfants ou non, qui sont directement accessibles à tout enfant. L’important dans la littérature enfantine, n’est donc pas qu’elle soit ou non de la littérature, mais qu’elle soit enfantine ; c’est ce caractère spécifique qui en fait tout l’intérêt et qui lui confère sa dignité. 

« Le livre pour enfant n’a pas pour seule caractéristique d’avoir un héros-enfant, il peut fort bien s’en passer. Ce qu’on attend de lui, c’est d’évoquer le monde de l’enfance et dans quelle mesure le fait-il à la satisfaction des enfants, des adultes, ou de telle société[4] » Isabelle Nières-Chevrel

 On peut dire en tout cas qu’il n y’a pas de normes et peu de limitations matérielles. Le livre pour enfants n’est pas un livre d’adultes miniaturisé. Or on note cette ségrégation entre le livre destiné aux enfants et le livre destiné aux adultes dans l’historiographie de la littérature camerounaise.

La littérature enfantine, en tant que champ disciplinaire, est majoritairement absent de l’histoire littéraire du Cameroun.

En 1979, dans la 4ème édition de la Bibliographie des auteurs africains de langue française, Eno Belinga et Jacqueline Chaveau-Ravut ne prévoient point de place pour les écrivains et illustrateurs de littérature enfantine. En 1982, Paul Dakeyo, ne mentionne point la spécificité des poèmes destinés aux enfants dans son anthologie de la poésie camerounaise Poèmes de demain.

En 1984, Jean Claude Engoulou, bien qu’ayant reconnu, dans son étude La Problématique de la Lecture au Cameroun, que le livre pour enfants est un « secteur vital et sensible pour le développement [5]», n’y consacre que quelques lignes. En 1995, Jean Louis Joubert et Jacques Chevrier[6], ne s’attardent point sur la littérature d’enfance et de jeunesse, idem pour Lylian Kesteloot dans Histoire de la littérature négro-africaine (2004).

En 2013 André Ntonfo, dans un article sur la « Littérature camerounaise en français : Voix et voies d’aujourd’hui » décide de dresser « l’inventaire de ces voix qui s’élèvent aujourd’hui dans l’espace littéraire camerounais et qui préconisent une conception nouvelle de la chose littéraire […] »[7]. Mais la voix des écrivains et illustrateurs jeunesse y est inaudible.

Seuls Thomas Tenjo-Okwen et Edward Ako, des critiques littéraires anglophones, mènent respectivement une analyse sur l’élaboration d’un « modèle de partenariat pour le développement et de promotion de la littérature d’enfance et de jeunesse [8]» ainsi qu’une revue de littérature[9] sur le sujet.

Des ouvrages suscités, on constate que le champ d’intérêt consacré à la littérature d’enfance et de jeunesse est plus ou moins faible et sa reconnaissance en tant que champ autonome dans l’historiographie littéraire nationale est récente, notamment avec la publication d’un ouvrage qui lui est entièrement dédié : « Introduction à la littérature jeunesse au Cameroun », que j’ai publié aux Editions l’Harmattan en Octobre 2019.  

En définitive, j’estime que la transmission des valeurs constitue la frontière fondamentale entre la littérature enfantine, celle destinée aux enfants, et la littérature destinée aux adultes. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les propos de l’écrivain Jean Yves Loude :

«  Je suis écrivain, je ne fais que ce métier, écrire, je n’en fais pas d’autre. Ecrivain pour les adultes, écrivain pour la jeunesse… le fil conducteur reste le même : transmettre un savoir. Voilà ce qui est important pour moi. Transmettre un savoir, que ce soit aux adultes ou aux enfants ; la forme change mais c’est exactement le même métier. J’écris pour transmettre quelque chose que j’ai eu le bonheur d’apprendre moi-même. »

Ainsi, tout projet culturel à destination des enfants ne devrait plus être penser comme une miniature de projet, car la taille du sujet (enfant, ado ou adulte) ne devrait point déterminer la qualité des propositions culturelles qui doivent lui être faite.

 

Notes et références

[1] Isabelle Jan, Essai sur la littérature enfantine, p. 7

[2] Cité par Henriette Zoughebi dans, La littérature jeunesse a-t-elle bon gout ? p. 12

[3] Michel Tournier a été un conteur et un romancier pour la jeunesse avec des œuvres comme Vendredi ou la Vie sauvage (1971), réécriture de son premier roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique.

[4] Colloque international à l’Université de Strasbourg (France) IUFM d’Alsace 12-13 et 14 Novembre 2009« Littérature de jeunesse et engagement(s) »

[5] ENGOULOU Jean Claude, La problématique de la lecture au Cameroun, Mémoire, Ecole Normale Supérieure des Bibliothèques, 1984, p. 11.

[6] Yannick Gasquy-Resch, Jacques Chevrier et J-Louis Joubert, Écrivains francophones du XXe siècle, Ellipses, 2001, 218 p.

[7] Hansel Ndumbe Eyoh, Albert Azeyeh et Nalova Lyonga, Critical Perspectives on Cameroon Writing, African Books Collective, 2013, p. 97.

[8] « Children’s Literature in Cameroon: A Partnership Model for its Development and Promotion », in Critical Perspectives on Cameroon Writing, Bamenda, Langaa RPCIG , p. 415‑427.

[9] « Children’s Literature in Cameroon: A Review II », in Critical Perspectives on Cameroon Writing, Bamenda, Langaa RPCIG, , p. 427‑439.

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