Il fait nuit depuis deux jours ou un quotidien chamboulé

Muna Kalati

Valser avec la mort résumerait le mieux la création artistique de l’autrice Béatrice Lalinon Gbado, et de l’illustrateur Roger Boni Yaratchaou.  Paru aux éditions Ruisseaux d’Afrique en 2019, ce livre de jeunesse a été sacré pour l’édition 2018,  3ème prix Hervé Gigot pour le livre jeunesse d’Afrique. Il fait nuit depuis deux jours, une titraille captivante qui suscite des interrogations, alimente une envie profonde de percer le mystère qui entoure ce livre. Plongeons nous y dès à présent.

Pour ce faire, il semble impératif d’analyser le paratexte, le contenu du livre dans son ensemble, ainsi que les leçons que nous pouvons en tirer.

–          Un paratexte troublant

Le première de couverture du livre de jeunesse Il fait nuit depuis deux jours, dévoile à première vue, des couleurs sombres qui font adosser au livre un caractère funeste. Les teintes sont majoritairement noire et marron. Ces couleurs renvoient à la mort, la peur, l’absence de lumière, mais aussi à un soupçon de conservatisme. Quant à la couleur marron, elle est assimilée à la force brute, à la découverte des cultures. L’analyse rapprochée de ce cadre permet de visualiser un homme d’un air inquiet, rassurant un jeune garçon en pleurs, blotti sur son torse. Tel que ces personnages s’enlacent, on a l’impression que cette accolade pourrait être la dernière. La combinaison des couleurs et de la posture des deux personnages que l’on peut apercevoir sur la couverture, semblent renforcer l’intuition première qui est celle de la présence de l’idée de la tristesse. Toutefois, avant d’avancer des conclusions hâtives, il importe de feuilleter ce livre afin d’avoir plus de détails.  

–          Il fait nuit depuis deux jours, quel mystère se cache derrière ce livre ?

Composé de cinquante-quatre pages, Il fait nuit depuis deux jours conte l’histoire d’un homme du nom de Bourtè qui sera propulsé au plus haut rang au sein de sa collectivité. Le titre de ce livre frise une longue attente qui plonge les personnages dans une angoisse continuelle à n’en point finir. Cette longue attente nourrit davantage la curiosité du lectorat en ce sens que, l’autrice maintient le suspense autour de la cause qui  plonge le village de Bourtè dans le noir. En effet, ce n’est qu’à la vingt-quatrième page du livre que l’on parvient à déceler l’origine de la tristesse qui habite le village tout entier. En fait, Il fait nuit depuis deux jours est l’histoire d’une famille ayant une existence paisible jusqu’à ce que l’oracle du village désigne Bourtè, un père de famille aimant comme « le légataire de [son] aïeul » (p27).

En effet, avant Bourtè, ses frères se passaient le pouvoir entre eux. Résultat des courses, ceux-ci ne mettaient pas long feu sur le trône (p39). Afin de garantir la fermeture du « carnet noir » (p15), il semblait donc impératif de « tresser la corde de l’histoire que nos aïeux ont tissé de leurs empreintes, de leur sueur, de leur sang » (p27). Cependant, pour siéger au conseil des sages, le futur chef doit absolument se soumettre à une étape décisive de son passage à l’âge adulte : se circoncire (p24). Cette dernière étape décisive pouvant se solder par la mort de Bourtè, plonge ce village dans une grande et longue tourmente. Cette tourmente est traduite ici par une hyperbole qui permet de mesurer le degré d’engloutissement du village par le silence en ces mots : « j’entends le silence qui règne.» (p9). L’anaphore suivante le démontre tout aussi :

« On n’entend plus les chants, les chants de ma mère ;

On n’entend plus les rires, les rires de mon frère, de ma sœur aînée ;

On n’entend plus les cris des enfants qui jouent à la ronde ; heureux.

On n’entend plus les voix mâles sous l’arbre à palabre ; jouant aux boules, aux dames, au domino…

On n’entend plus rien. » (p7)

L’on note aussi une forte présence des questions rhétoriques : « quand le prochain soleil passera par-dessus nos têtes pour continuer sa course au-delà de l’horizon, mon père sera-t-il de ce monde ? Devrais-je dire mon père est ou était un bon père ? » (p18), « Ce sera pile ou face ? » (p19) entre autres… sont autant d’interrogations qui traduisent la tourmente profonde dans laquelle se trouve Yaloma (le fils de Bourtè).

Le titre du livre ne s’écarte pas de cette ligne. Il symbolise le mieux cette angoisse intenable qui habite la collectivité. En fait, dès sa lecture, l’on se rend à l’évidence qu’il y a une forte importance qui est attribuée au temps ; plus précisément à « deux jours ». Ces deux jours correspondent aux derniers moments que Bourtè passe avec les siens, avant qu’il ne soit porté à la tête de sa collectivité, si jamais il réussit l’épreuve ultime. La symbolique de cette fourchette chronologique est intimement liée à l’état psychologique de la population, suite à cette nouvelle de l’oracle. Cette sensation du temps resté en suspend renvoie à ce qui convient d’appeler le temps psychologique. Celui-ci n’est point le temps réel qu’il fait. Ici, il est associé à une situation difficile que l’on rencontre ; et parce qu’on ne trouve pas d’issue, ou une échappatoire, l’on se lamente sur son sort tout en s’accrochant à l’espoir que  les lendemains seront meilleurs.

Cette situation est matérialisée par une focalisation sur la donnée temps. On l’aperçoit dans le texte à travers la gradation suivante : « il fait triste, il fait sombre, il fait nuit ». L’on remarque une insistance sur le facteur temps, comme pour signifier à quel point l’ambiance est morose dans le village.

L’élaboration des illustrations ne s’écarte point de cette idée. À travers un style crayonné, assez expressif, l’illustrateur réussit à traduire le climat qui prône dans cette collectivité où le « souffle est suspendu » (p9) depuis deux jours. Certaines couleurs vives sont présentes à l’instar du jaune qui se rapporte à la couleur du soleil. Toutefois, une prédominance des couleurs sombres est à signaler précisément au-dessus de la case directement concernée par l’événement. L’image qui suit l’illustre de la meilleure des façons :

Au vu de ce qui précède, l’on serait tenté de penser que Bourté à la fin de l’histoire a de forte chance de passer de vie à trépas comme ses prédécesseurs. Mais, ce n’est pas le cas. Celui-ci parvient à survivre à l’épreuve ultime et est porté à la tête de sa collectivité. Qu’est-ce qui a contribué à l’avènement de cette fin ? Serait-ce un coup du destin ou un coup de chance? La réponse à cette question permet de dégager ce que l’on peut retenir de cette histoire.

–          Que peut-on apprendre de ce livre de jeunesse ?

En dehors d’être un livre qui relate le quotidien chamboulé d’une famille qui vivait une vie paisible, il est aussi un appel au respect des traditions et surtout à la reconnaissance de la sacralité du trône. En effet, tout comme « la nature a horreur du vide », elle ne saurait tout aussi tolérer qu’une quelconque personne occupe une place qu’elle ne mérite pas impunément. Dans le cas d’espèce, les imposteurs ont perdu leur vie. Ainsi, il semble primordial de respecter à tout prix le choix des ancêtres, afin de marcher sur leurs pas pour qu’il ait une continuité qui assure la survie des traditions et non une rupture. C’est ce souci de continuité qui pousse Bourtè à accepter son destin malgré l’angoisse qui l’anime. L’on comprend dès lors qu’il a résisté à cette épreuve parce qu’il est l’élu, le choix de ses aïeux. C’est dire que celui-ci a leur bénédiction totale. Par conséquent, il fait nuit depuis deux jours est un appel à la préservation et au respect des traditions.

Au total, ce livre jeunesse aborde la problématique de l’intronisation mais surtout attire l’attention sur l’importance du respect et de la pérennisation des traditions. Car, comme le stipule un proverbe africain, « un homme sans tradition est un zèbre sans rayure». 

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