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Le livre nous permet de comprendre l’autre et non de le mystifier – Venessa Yatch Romancière jeunesse d’origine camerounaise

Interview

Venessa Yacth est une écrivaine d’origine Camerounaise exerçant en France. Elle incarne les valeurs liées à l’interculturalité et à la multi-culturalité. Ses écrits intéressent aussi bien les enfants que les adultes. Cette romancière pour la jeunesse nous dévoile ses secrets dans cette interview.

 

Bonjour Madame Venessa Yatch

Bonjour Narcisse Fomekong

Comment s’est déroulée votre rencontre avec le livre et la lecture ?

Très simplement.

Depuis toute petite, ma mère avait instauré un rituel de lecture. Nous habitions en région parisienne et nous allions à la bibliothèque de notre commune une fois par semaine. Nous devions obligatoirement emprunter des livres et les lire. C’est très vite devenu un plaisir.

Quels furent les premiers livres pour enfants que vous avez lus ? Etaient-ils africains ?

Je me souviens de la série Martine, des contes de Perrault (la belle au bois dormant, Cendrillon, le petit chaperon rouge...) autant de beaux livres mais qui ne représentaient pas la petite fille que j’étais.

Pourriez-vous nous dresser un panorama de votre carrière ? Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’univers du livre pour l’enfant ?

J’ai étudié dans un domaine autre que la littérature. Mais l’écriture a toujours fait partie de ma vie. J’ai toujours écrit pour exprimer un ressenti.  Lorsque je suis devenue maman, mes histoires se sont tout naturellement orientées vers l’univers pour enfants. J’ai trouvé que nos bibliothèques souffraient d’un manque cruel de représentations pour un public multiculturel.  Le même manque que j’avais dû subir étant jeune. J’ai aussi trouvé que les enfants montraient toujours une certaine incompréhension face à la différence de leur camarade. Certains se situaient dans une norme et de fait, excluaient ceux qui n’en faisaient pas partie. Je trouve horrible que cette expérience d’exclusion soit vécue dans les murs d’une école. Et je pense que le livre a ce pouvoir d’éduquer sur le vivre- ensemble et de rétablir l’équilibre entre chacun. J’ai donc souhaité en écrivant pour les enfants, donner une place à chacun autour de la table, quel qu’il soit et quelle que soit sa couleur. Mes livres parlent d’histoires que pourrait vivre n’importe quel enfant, mais sur fond de diversité et de vivre ensemble.

Quels sont les difficultés et obstacles auxquels vous avez dû faire face ? L’accès aux éditeurs a-t-il été aisé ? Est-il possible de vivre uniquement de ce métier?

Les obstacles sont ceux que nous nous érigeons nous-mêmes. J’ai donc décidé que j’allais travailler pour mon projet de livre jeunesse, sans le soutien d’une maison d’édition puisqu’aucune n’avait été réceptive à mon tout premier projet de roman (j’avais hâte de rouler vers le bonheur), livre qui pourtant a reçu, suite à son autoédition, de très belles critiques.  Celles-ci m’ont d’ailleurs encouragée à publier en collaboration avec une illustratrice (qui s’appelle Haneek.s), j’ai mal à mes cheveux ! qui est le premier livre de la série « Je suis Khadi » 

 Nous avons procédé de la même manière pour publier le deuxième livre de la série « Rêve plus haut que la tour Eiffel ! »

  Cela aurait été triste si je n’étais pas allée au bout de ce projet, lorsque je vois l’impact qu’ont eu ces livres dans l’estime de soi de nos petites filles et nos garçons. Nous recevons tous les jours les témoignages des parents.  L’accès aux éditeurs n’est certes pas aisé, mais selon mon expérience, il est important de croire en son projet, de le travailler avec passion et de rester son plus fidèle soutien quoi qu’il arrive.

Quant à votre question sur le fait de vivre uniquement de ce métier, je dirais en tant qu’auteure que ce n’est pas simple, mais je crois toujours que les obstacles sont ceux que nous nous érigeons nous-mêmes.

Comment assurez-vous la promotion de vos livres ?

Il est impensable aujourd’hui, d’être auteur, auto-édité ou non, et de ne pas avoir un canal qui servira à véhiculer son message aux lecteurs.

J’ai un site internet (www.venessayatch.com) que j’alimente fréquemment. Il me tient lieu de base.  J’y parle de mon actualité, des évènements qui entourent mes livres et de mes autres passions. J’aime écrire. Donc, j’entretiens mon site avec plaisir, et par la même occasion ma relation avec mes lecteurs.

« Le livre nous permet de comprendre l’autre et non de le mystifier » - Venessa Yatch Romancière jeunesse d’origine camerounaise

J’ai aussi été plusieurs fois invitée par des librairies à participer à des séances de dédicaces. C’était l’occasion pour moi de rencontrer de nouveau le public de mes livres,  d’échanger et de tisser des liens avec mes lecteurs et lectrices. Je suis intervenue également dans de nombreuses écoles et j’ai pu voir que la petite héroïne de la série « Je suis khadi »  réunissait toutes les origines et tous les genres. C’était mon but en écrivant cette série.

Enfin, nous sommes aussi une communauté d’auteurs écrivant pour la diversité où réside une belle entraide.

Quelle est la réception de votre travail auprès du public?

En ce qui concerne la réception de mes livres par le public, je peux vous dire au vu des retours que je reçois, que mes livres semblent répondre à un besoin des enfants,  exprimé ou pas,  de savoir qui ils sont et d’où ils viennent.

Dans    j’ai mal à mes cheveux ! , l’héroîne Khadi exprime son malaise vis à vis de ses cheveux. Elle aurait voulu les avoir lisses comme ceux de sa meilleure amie. Des mamans m’ont dit qu’elles achetaient J’ai mal à mes cheveux !  parce qu’elles souhaitaient entamer une discussion avec leur fille sur l’estime de soi. Des femmes m’ont aussi confié que l’histoire de khadi n’était pas seulement celle de leur fille, mais également la leur.  Elles, en tant que personnes adultes, se reconnaissaient en cette petite héroïne en quête de son identité.

Mes ouvrages ont également intégré les bibliothèques des écoles de ma commune et sont lus par des élèves. Mes livres participent donc à créer du lien et j’en suis heureuse.

Combien de livres pour enfants avez-vous publiés à ce jour ? Pourriez-vous les nommer?

À ce jour, j’ai publié 4 livres et de nombreuses nouvelles.

J’ai publié sur Amazon La petite fille qui ne croyait pas au père Noel qui est un livre pour enfants et qui raconte le questionnement d’une famille sur l’existence du père Noel.

J’avais hâte de rouler vers le bonheur est mon premier roman.

J’ai mal à mes cheveux ! et Rêve plus haut que la tour Eiffel ! sont  mes deux autres  livres pour enfant et font partie de la série « Je suis Khadi ! » ils mettent en scène une petite fille aux cheveux crépus qui nous raconte dans  j’ai mal à mes cheveux!,  son malaise vis-à-vis de ses cheveux et dans rêve plus haut que la tour Eiffel, ses rêves.

J’ai ensuite publié Passage anticipé, qui met en scène une petite fille aux cheveux crépus qui est invitée à aller directement au CP, alors qu’elle vient à peine de commencer sa grande section.

Mes histoires se ressemblent toutes parce qu’elles représentent une héroïne venant d’ailleurs et encouragent le vivre-ensemble.

J’ai également écrit une dizaine de nouvelles disponibles gratuitement sur mon site internet  

Quels rapports entretenez-vous avec les auteurs/illustrateurs africains de jeunesse du Cameroun/ou de l’étranger ? Collaborez-vous ?

Comme je le disais, nous nous entraidons beaucoup. Je n’hésite pas d’ailleurs à faire découvrir les livres d’autres auteurs.  J’en fais des notes de lecture que je publie dans mon site internet, car c’est ensemble que nous proposerons plus de représentations aux enfants.

Menez-vous des actions pour la promotion de la littérature jeunesse?

Oui, nous œuvrons à notre manière en faisant des dons de livres à des écoles et à des associations. Mais je suis bien consciente que de nombreuses actions restent à réaliser. J’y travaille.

Au Cameroun comme en Afrique, la filière du livre pour enfants est peu connue du Grand Public et surtout des parents. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Ayant vécu également au Cameroun, je me souviens que le rapport au livre était purement académique. Les élèves s’en tenaient aux livres du programme scolaire.  Lire était un devoir et non une passion. Et le système tendait aussi à classer les élèves selon leur appétence pour la littérature. Ainsi, on nous demandait d’être soit bons en maths, soit bons en français et philosophie, soit bons en science. Mais on ne pouvait pas être tous les trois à la fois.

Ainsi, des personnes excellentes en science et intéressées par la littérature n’étaient pas encouragées à cultiver leur amour pour la littérature, parce que le système le leur imposait.

Je me souviens également n’avoir visité que très peu de bibliothèques. Le centre culturel français était la principale et presque l’unique.

 Les bibliothèques sont le socle essentiel de la promotion de la lecture auprès des enfants. Il faut donc en construire. Normaliser ainsi le livre dans la vie de tout un chacun,   créer des campagnes pour montrer son importance auprès des  parents et de leurs  enfants, en organisant des activités autour du livre.

On pourrait également penser à développer l’attrait au livre par le numérique. Les enfants de nos jours possèdent des tablettes. Autant qu’elles leur servent de façon utile !

En Afrique, la littérature jeunesse est située à la périphérie et vue comme un genre marginal par rapport aux littératures classiques. Qu’en pensez-vous ?

C’est triste, car ce sont les premiers mots que nous lisons qui font de nous les adultes que nous deviendrons. Le livre doit être perçu comme un besoin primaire, tout autant essentiel que celui de se nourrir ou d’être en bonne santé. Les politiques doivent comprendre l’importance de la littérature jeunesse dans l’unité d’un pays et dans le vivre ensemble.  Le livre nous permet de comprendre l’autre et non de le mystifier. Le livre jeunesse crée des liens entre les uns et les autres et nous ouvre à d’autres cultures, à plus de tolérance.  Le livre doit donc reprendre sa première place dans la société et au sein des familles.

En Afrique, la littérature jeunesse est située à la périphérie et vue comme un genre marginal par rapport aux littératures classiques. Qu’en pensez-vous ? Quelle est votre vision de l’avenir de la littérature jeunesse dans votre pays?

On assiste à un éveil collectif. Des initiatives privées se multiplient. Mais les politiques doivent les suivre et les soutenir. Nous travaillons donc tous pour le même objectif : qu’un enfant puisse aisément passer un bon moment à la bibliothèque de son quartier comme je le faisais petite, et encore aujourd’hui avec mes enfants. J’espère également que cet enfant y trouvera une panoplie de livres montrant des personnages de toutes origines. Et ce jour arrivera. J’en suis certaine.

Un dernier mot ou message?

Je vous remercie pour cet entretien.

 

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